CHAPITRE I
« Non mais c'est pas possible! J'en ai marre! Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça? »
Seule dans le bureau du petit magazine pour lequel elle travaillait, Sophie pestait. Elle était dans un état d'énervement indescriptible. À la limite de la crise de nerf, elle tentait tant bien que mal de se calmer en se disant que dans quelques minutes elle allait retrouver Caroline autour d'un bon café. Ainsi, avec de grands gestes brusques et saccadés, elle termina de mettre son bureau en ordre et ramassa ses affaires pour enfin quitter le bâtiment situé en plein c½ur de Paris.
- Wesh ma s½ur!
- Il faut qu'on arrête avec ces habitudes de gamines, rétorqua Sophie en guise de bonjour
- Ouh la! La bonne humeur règne à ce que je vois. Que t'arrive-t-il?
- Tu es sûre de vouloir savoir? Parce que si je commence, on en a pour la nuit.
- Dis moi, je t'écoute, je n'ai rien de prévu.
Mais Sophie ne savait pas par où commencer; cette semaine avait vraiment été désastreuse. Elle entreprit alors de raconter le plus calmement possible son histoire, mais se retrouva bientôt en larmes à expliquer dans un flot ininterrompu de paroles la semaine horrible qu'elle venait de passer: sa séparation plus que violente d'avec Pierre qui l'avait trompée avec une collègue, son engueulade avec leur père, son accrochage en voiture et, cerise sur le gâteau, son rédacteur en chef qui la réprimande et l'envoie sur un sujet pourri.
- Non mais tu te rends compte? MONSIEUR n'est pas content et décide de m'envoyer à l'autre bout de la planète pour son sujet débile! Je n'ai plus 14 ans! Aller voir des crétins bodybuildés chanter des niaiseries et se trémousser, j'ai passé l'âge merci. Le tout pour 10 lignes dans la fabuleuse rubrique « tendance étranger » s'il te plaît! Je ne me rappelle déjà plus du nom de ce maudit groupe...
- Tu es censée partir quand? Finit par couper Caroline.
Sophie reprit son souffle, cela faisait déjà une heure qu'elle parlait sans s'arrêter. Elle s'était contenue depuis si longtemps qu'une fois lancée, elle n'avait plus pu mettre fin à son monologue.
- Dans 3 heures, répondit elle en s'essuyant les joues
- D'accord, alors tu arrêtes de pleurnicher, tu rentres chez toi et tu prépares tes affaires.
Certes, Caroline était brutale, mais elle connaissait surtout très bien sa s½ur. Sophie était en général d'un naturel plutôt enjoué et énergique. C'était une jeune femme indépendante de 24 ans qui se laissait rarement marcher sur les pieds et n'avait pas l'habitude de mâcher ses mots, ce qui lui avait parfois joué des tours. Mais elle savait également être agréable et à l'écoute lorsqu'il le fallait, et avait une fâcheuse tendance à ne pas savoir dire "non"; c'était d'ailleurs le motif de sa dispute avec son père.
De plus, il lui arrivait rarement de déprimer, et il lui en fallait beaucoup pour qu'elle se laisse abattre de la sorte. Mais lorsque cela lui arrivait, ce n'était pas une petite déprime comme tout le monde peut en avoir, elle sombrait complètement. Ainsi, Caroline savait que si elle ne la secouait pas, Sophie se terrerait chez elle pour pleurer à coup sûr, et comme cela c'était déjà produit 4 ans auparavant, il lui faudrait 3 mois pour remettre le nez dehors. Elle avait définitivement besoin d'être secouée.
- Allez, tu y vas et tu te prépares, insista-t-elle.
Sophie resta déconcertée quelques secondes, mais en fait elle n'était pas surprise. Sa s½ur savait comment l'aider. Maintenant qu'elle l'avait laissée pleurer et se plaindre, elle l'empêchait de s'apitoyer sur son sort.
- Tu m'énerves, râla Sophie en lançant son sac à main sur son épaule.
- Je sais. Mais tu m'aimes quand même.
- Mmmh, grogna-t-elle.
- Wesh ma s½ur! lui sourit Caroline
- Il faut vraiment arrêter avec ces bêtises!
Caroline serra sa s½ur dans ses bras et la regarda s'éloigner d'un pas bien plus décidé qu'à son arrivée.
* * *
Après un long voyage durant lequel elle n'avait pas fermé l'½il, Sophie était enfin arrivée à l'aéroport de Tokyo. Mais, dans le hall, elle ne criait pas, elle beuglait littéralement, se moquant bien des "qu'en dira-t-on". Ces imbéciles avaient perdu sa valise!
- Vous vous moquez de moi? Je viens de faire plus de 12 heures d'avion, je voudrais aller me reposer maintenant!
- Nous sommes vraiment désolés mademoiselle. Nous ferons tout notre possible pour retrouver vos bagages et vous les restituer rapidement.
Tandis que l'hôtesse continuait de s'excuser et de lui faire mille courbettes, Sophie tourna les talons et après avoir été s'acheter le nécessaire pour pouvoir enfin se changer, elle prit un taxi en direction de son hôtel.
Alors que Caro lui avait remonté le moral la veille, elle se sentait à présent de plus en plus mal. Qu'allait il encore lui arriver? La crise de nerf était plus proche que jamais. Mais pour l'instant elle avait simplement besoin de se laver, se changer et récupérer un peu de sommeil.
C'était sans compter sur ses pensées qui ne cessèrent de fuser et de s'entrechoquer tout l'après-midi: Pierre, son père, l'assurance pour la voiture... Et, seul point positif, ses bagages qui avaient fini par être retrouvés et lui avaient été restitués.
Ce fichu concert était dans à peine 2 heures, et elle était épuisée, marquée physiquement par cette semaine et se traînait une migraine épouvantable.
Sophie se planta devant le miroir de la salle de bain, contempla son visage cerné et se sourit. « Allez ma grande, tu es plus forte que ça! » s'encouragea-t-elle à voix haute. Deux cachets et un coup de maquillage plus tard, elle était déjà plus présentable. « C'est parti ».
*
En plein c½ur de Tokyo, devant l'immense salle dans laquelle le concert allait se tenir, Sophie fit un petit bilan: elle avait ses fiches, l'appareil photo prêté par le magazine, sa carte de presse, son bloc note et son stylo. Elle avait pensé, durant le vol, à apprendre les marques de politesse et quelques formules de base en japonais. Elle était prête. Non pas que ce soit, à son sens, le reportage du siècle, mais elle se devait de faire preuve d'un minimum de professionnalisme.
Malgré les cachets, son mal de tête avait inlassablement persisté voire même empiré. Et les cris stridents de la foule, en grande majorité féminine, ne l'aidaient pas vraiment. En tout cas, force était d'admettre que ces garçons (pas si bodybuildés que cela selon les photos) avaient du succès auprès de leurs compatriotes; la salle de concert contenait des milliers de jeunes filles plus excitées les unes que les autres.
Soudain, Sophie se rendit compte qu'elle souriait légèrement. Elle avait le sentiment de se revoir 10 ans plus tôt quand elle aussi chassait la moindre photo et la moindre interview de son boys band préféré. Et elle souriait. Certes la douleur n'avait pas disparu, mais le simple fait de sourire ne serait-ce qu'un peu lui fit beaucoup de bien.
Puis, la sortant de sa rêverie, le noir tomba brusquement sur la salle et la foule dont les cris redoublèrent d'intensité. Aucun doute: le spectacle commençait.